Que nous reste-t-il de la Pologne ? Un
sachet de sel ici, une boîte de thon là, un produit de nettoyage, c’est tout, le tout arrivé ici avec le déménagement. Hier, je
reçois un coup de fil de celui qui a pris ma succession à Varsovie et qui me raconte ce qui s’y
passe aujourd’hui. Il m’épargne les intrigues, les conflits, disait-on avec des
pincettes, les rengaines d’autrefois, ce qui faisait l’ordinaire des
conversations d’alors. Mais il m’en dit assez pour, un instant seulement, m’en
faire ressentir le goût et par dessus le marché, l’haleine du temps qui file: Varsovie, c’est
désormais le passé avec toute l’épaisseur des souvenirs parmi lesquels le temps commence à faire le tri. Les enfants, eux, ne s’en
souviennent plus. Ils regardent encore des films achetés là-bas, qui sont en
Polonais ; Marie dit comprendre encore, Lisa n’en dit plus rien. La
proximité du Russe et du Polonais fait illusion. Il y encore là-bas des amis
auxquels je tiens. Eux partis, Varsovie sera définitivement englouti dans l’océan
de l’Autrefois, du Jadis. Mon collègue – nous ne l’avons été que deux semaines,
les deux dernières d’août 2010, le temps d'assurer le passage de témoins – m’avait promis de me tenir au courant. Après y avoir vécu près de deux ans maintenant, il dit ne pas aimer Varsovie. Il
trouve les Polonais obnubilés par le passé. Il faut les comprendre, lui-dis-je.
Ils en ont été longtemps privés. Il comprend, oui il comprend mais du point de vue de l’étranger, tout
cela paraît bien lointain. Ce côté "victime de l'Histoire" l'exaspère. Le passé à fortes doses prend un tour exotique pour
qui n’en fait pas partie. Je continue toutefois, par une forme de fidélité
mêlée de la vague culpabilité de ne pas avoir, en ce temps-là, pris toujours la peine de
comprendre le pays où je vivais, je continue donc d’avoir l’œil et l’esprit
attirés par tout ce qui concerne la Pologne. Je me suis entiché de Gombrowicz
(déjà sur place), de son journal, de son arrogance loufoque, de son iconoclasme
maîtrisé. Au salon du livre de Genève qui vient de s’achever, je tombe sur un
autre journal, celui de Janusz Korczak, médecin, pédagogue, enfermé dans le
ghetto de Varsovie avec les enfants de l’orphelinat qu’il avait créé avant guerre,
déporté avec eux à Treblinka où tous mourront dans les chambres à gaz. Son
journal relate les quelques mois de survie dans le ghetto de Varsovie avant
leur déportation.
Une nouvelle fois, nous nous sommes échappés
avec Lisa sur les routes de campagne, entre Mategnin et Meyrin,
à califourchon entre la Suisse et la France. Les champs de Colza, si beaux à
voir de loin sous le collier de barbe blanche des Alpes et l’azur d’un ciel de printemps,
empuantissent l’air. Lisa pédale à fendre l’air, je la suis, je la précède,
elle veut faire la course, elle veut gagner; les gens que nous croisons disent bonjour; nous traversons
Mategnin entre de vieilles fermes de bois sombre, leurs potagers, les panneaux
où sont affichées les périodes d’entraînement aux tirs (nous sommes en Suisse
donc).
A la croisée des chemins, nous faisons halte, je prends quelques photos, Lisa s’impatiente, elle prend la pose, la tête penchée comme elle a vu faire je ne sais où, avec sur les traits un petit air mutin et sérieux à la fois; nous reprenons nos vélos, elle jubile. Puis soudain elle veut rentrer, nous devons passer par des chemins compliqués pour éviter les grands axes, les ronds-points périlleux à traverser. Elle retrouve maman, elle est en manque de maman ces dernières semaines, elle se blottit dans ses bras avec la gourmandise d'un abandon total.
Aujourd’hui, c’est le 1er mai. Lisa bondit dès qu’elle voit « Nicolas Sarkozy » à la télé. A l’école, on leur a dit qu’il était le président. Mais je crois que Lisa le sait de Marie. Je serais étonné qu’à la maternelle, on en soit déjà là. Des parents ont apporté du muguet aux maîtresses de la maternelle. Celle de Lisa en avait de petits bouquets sur les genoux et en me voyant paraître sur le perron de la salle de classe, elle m’a souri d’un air embarrassé, l’air de dire : je n’ai rien fait pour mériter cela ! Je n’y ai pas pensé. A lui offrir du muguet. Mais on lui avait offert du lapin en chocolat pour Pâques.
Les enfants ne vont pas à l’école. Je les ai
deux jours consécutifs à la maison. Qu’allons-nous faire ? Il fait beau, sans
doute allons-nous reprendre nos vélos, aller plus loin, toujours plus loin,
pique-niquer quelque part...
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