23 octobre 2010

Petit pois


La maîtresse semblait désappointée. Lisa avait été enrôlée dans un cours particulier, en petits groupes, nous a-t-on dit, pour apprendre à ar-ti-cu-ler. Car Lisa n’a pas encore le Français dans le gosier, sous la langue. Elle le roule, l’enroule, le chuinte, l’esquinte. Petits hindou, asiatique, arabe, africain et autres ont également été inscrits au cours de rattrapage. Les maîtresses s’érigent en redresseuses de langues. Mais voilà qu’à la veille des vacances scolaires, l’horaire change : les cours auront toujours lieu deux fois par semaine, le mardi et le jeudi mais à sept heures cinquante le matin au lieu de treize heures. Sept heures cinquante ? La maîtresse avait épinglé sur la porte la liste des élèves qu’elle se proposait d’inscrire à ce cours. J’ai dit non, elle est restée interdite.



Pour les vacances de la Toussaint, les enfants repartent avec tous leurs cahiers dont une partie habituellement restait dans les casiers. Même Lisa s’en est retournée, chargée de livres et de tous ses dessins. Dans un grand sac blanc en tissu, trop grand pour elle puisque pendu à son cou, il lui tombe sur les pieds, elle trimballe un livre grand format emprunté à la bibliothèque, Chaque vendredi, il faut ramener le livre avec le sac, le remplacer par un autre. Comme c’est les vacances, la maîtresse a fourré dans le sac outre le livre de la bibliothèque, une aventure de Plume l’ourson blanc, tous les dessins réalisés pendant ce premier mois et demi de l’année. Il y a aussi un petit cahier où sont collés des photos imprimées de fruits et légumes avec leurs noms en légendes. C’est le cahier du cours de langue, du cours de rattrapage. Lisa s’en empare à peine rentrée à la maison et se met en peine de prononcer les noms de fruit, les noms de légume. Et la voilà qui se roule dans la langue Française comme on se roulerait par terre, sautant à langues jointes, Russe et Français entortillés l’un à l’autre, Malherbe et Pouchkine en tandem, par coups de glotte ici, coups de glotte là. Les deux mots qu’elle préfère sont « petit pois ». Elle a du mal avec « orange » d’où le « o » s’évade et où le « r » se roule, se racle. Même raclement pour « Concombre » avec l’intonation sur la dernière syllabe. « Tomate » ne pose pas trop de difficulté tandis que « fraise » et « raisin » souffrent tout deux du même « r » rugueux. Et puis, quand elle a fini, elle boutonne sa tétine sur sa bouche et s’en va sous les draps, rêver en Russe, parler en Russe, se taire en Français.

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