05 janvier 2011

L'enfant à tête de cheval

Quand j'étais petit, mon père me disait que je comprenais vite mais qu'il fallait m'expliquer longtemps. Cette boutade m'est revenue à la mémoire bien plus tard. Et je crois désormais qu'elle me définit bien: je suis un précoce tardif, un attardé précoce. Quand j'ai compris, j'ai peut-être mieux compris - mais pas sûr. Quand je comprends, il est déjà tard, trop tard parfois, les autres s'en sont allés comprendre ailleurs. Mais j'ai peut-être pris le temps qu'il fallait alors qu'ils se sont empressés. Goethe, sur son lit de mort, confessa qu'il lui avait fallu quatre-vingt ans pour apprendre à lire. Coquetterie de grand homme certes mais à la réflexion, qu'y a-t-il de plus vrai? Il est vain de comprendre trop tôt. Il y a comprendre et pénétrer: l'intelligence qui ne servirait qu'à comprendre manquerait son objet ou ne toucherait qu'à sa forme. Au fond, j'ai tout appris et compris sur le tas et donc sur le tard. 

Il n'y a rien de plus redoutable que le reflet de nous-même dans les yeux de l'enfant, cette image qui ravive un passé enfoui et ramène à la surface des réminiscences d'un autre enfant, celui que nous fûmes. On cherche alors à se rattrapper. Littéralement. A mettre la main sur son enfance pour qu'à son enfant soit épargné ce qui nous a meurtri, qu'on avait oublié ou négligé de retenir mais qui maintenant nous saute à la mémoire. Des petites choses, pas de drame, de l'anodin - mais l'enfance ne connait pas l'anodin -, des microsillons creusés en soi et qui ont laissé une empreinte, tracé une espèce de chemin. Il faut pourtant voir que l'on n'y peut rien. La ressemblance ne doit pas nous tromper. On ne règle pas ses comptes par le truchement de sa descendance. Il faut seulement faire au mieux le don de soi. Il n'y aura pas de récolte, de retour sur investissement, de gratitude, de sacrifice. S'il faut être sauvé, on ne le sera que par soi et cet apprentissage-là qui ne cesse qu'avec la mort est celui de la lenteur à se dérouler tout au long d'une espérance de vie.

J'ai Marie en face de moi dans la petite pièce qui nous sert de bureau. Je la regarde. Je sais que j'ai une longueur d'avance sur elle, le moi qui sommeille en elle, mais je ne suis pas plus avancé et il me faut apprendre à lui apprendre, il me faut m'éduquer pour mieux l'éduquer - ne pas m'absorber dans un reflet, ne pas lui en vouloir pour la ressemblance, ne pas tout lui pardonner pour cette même ressemblance.

J'étais comme elle incapable de comprendre ce que je ne voulais pas comprendre, entêté à ma façon, sans esclandre, sans mise en scène (mais elle, oui). Aujourd'hui, j'ai l'abili du "plus le temps pour cela" - auparavant le "plus" était un "pas". Avec la crainte, alibi suprême, qu'à trop me divertir ou me disperser, le temps vienne alors à manquer pour les choses qui m'importent vraiment. On me racontait récemment l'histoire de cet homme qui ne cessa de renvoyer à plus tard la lecture du "Phèdre" de Racine parce qu'il s'en délectait à l'avance et se la réservait pour le bon moment, celui où il pensait être le mieux à même d'en savourer toute la subtilité, d'en pénétrer le sens profond. Et ce moment ne vînt jamais car la mort le surprit avant qu'il n'advienne.

Je voudrais alors que Marie brise le miroir, ouvre une boîte de Pandore d'où s'échapperaient non plus tous les maux de l'humanité comme dans le mythe mais tous ses dons. Mais voilà, quoi qu'on en dise, un don n'est jamais donné. Tout compte fait, ce qui importe, c'est la pratique et par la pratique - une habitude qu'on a choisie par opposition aux habitudes subies - de s'élever à la sagesse - un mot aujourd'hui galvaudé mais qui est tout de même le seul qui convienne. Celle de Goethe pour lire enfin et tisser entre soi et le monde une toile de correspondances secrètes - que l'on défera la nuit venue. Celles, entrecroisées, de la curiosité et du "connais-toi toi-même" de Chilon de Sparte (devise inscrite au fronton du temple d'Apollon à Delphes et reprise par Socrate). Cela semble démesuré au regard d'un enfant. Mais il faut commencer tôt sans quoi, avant même d'avoir commencé à penser dans un monde qui y incite de moins en moins, l'on a tôt fait d'être saisi par le culte de la vacuité et l'inaptitude à la joie.

Socrate à son procès: "Songez-y : si vous me faites mourir, vous ne trouverez pas facilement un autre homme [...] attaché à vous par la volonté des dieux pour vous stimuler comme un taon stimulerait un cheval grand et de bonne race mais un peu mou en raison de sa taille. [...]. Voilà pourquoi je ne cesse de vous stimuler, de vous exhorter, de morigéner chacun d'entre vous, en l'obsédant partout, du matin jusqu'au soir" ("Apologie de Socrate", Xénophon). Je suis pour l'heure un Socrate de salon, poursuivant Marie du matin au soir et la voici, un dimanche après-midi de janvier, s'abritant derrière le dit cheval, en en chaussant la tête à son cou.

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