L'école commence à 8h40. La maîtresse referme la porte derrière elle et vingt sept bambins, tous encore un peu patraques d'avoir été tirés si soudainement de leur sommeil, jetée hors du lit au grand air - mais encore curieusement aujourd'hui - et poussés à l'intérieur de cette salle tapissée de leurs dessins et encombrés de jouets, mini-tables, mini-chaises, tout ce qu'il faut en taille mini. Lisa observe un rite que d'autres également suivent obstinément, éloignant ainsi le moment de la séparation d'avec mamans ou papas. D'abord, se délester des anoraks, cache-nez, bonnets et accrocher le tout à la paterne sous son prénom, puis se déchausser et à la place des botillons enfiler des chaussons de classe, si possible décorés de motifs faisant apparaître Kitty la chatte pour les filles, spiderman pour les garçons. Puis se diriger vers les toilettes en sautillant sur une jambe (pour ce qui est de Lisa), tétine à la proue. Les toilettes sont spécialement conçus pour de petits enfants, cuvettes plus basses, lunettes de taille réduite. Généralement, il n'y a pas urgence ni même besoin mais l'endroit plaît aux enfants. Chaque cuvette trône au centre d'un compartiment séparé du compartiment voisin par une mince paroi que les enfants dépassent quand ils se lèvent - ce qui les amuse beaucoup. Il doit bien y avoir une douzaine d'aléoles au total. Lisa chosit toujours la plus éloignée de la porte d'entrée, celle qui jouxte une cabine de douche - mais sans cabine, juste un emplacement délimité par le muret de la toilette voisine et le mur du fond de la pièce. Elle tient à ce que je la déboutonne - alors qu'elle sait le faire elle-même -, à ce que je reste là, devant elle, elle veut aussi que je l'aide avec le papier toilette puis la chasse d'eau tirée, elle se rue vers les lavabos, trois larges éviers dont l'eau est actionnée par une cellue infra-rouge logée à la base du robinet. Le bras ou la main passée devant la cellule permet de faire couler l'eau, autre sujet d'amusement pour les enfants encore qu'avec le temps, la chose ait, semble-t-il, perdu de son attrait initial. Après avoir fait quelque peu duré ce moment-là, celui des mains qui se gargarisent d'eau et de mousse, s'empoignent l'une l'autre avec la ferveur d'une prière savonneuse, Lisa s'empare de la petite poupée qui lui tient lieu de doudou et de sa tétine qu'elle avait tout deux posés sur le muret de la cabine des wc la plus proche des lavabos. Toujours en sautillant, elle s'approche de l'entrée où la maîtresse tient le gué, bavardant avec une maman ou un papa, parfois une grand-mère comme celle de ce petit garçon si friand de bisous qu'il faut presque le décoller de la joue de sa grand-mère pour enfin l'attirer en classe. Lisa se faufile entre les importuns qui obstruent l'entrée. Elle dépose sa tétine et son doudou dans le panier prévu à cet effet, décroche la petite carte rouge qui lui tient lieu de carte d'identité pour aller la suspendre au tableau des présences de l'autre côté de la salle. Et puis elle me fait un signe de la main et je m'en vais. Elle ne réclame ni bisous ni effusions d'aucune sorte, du moins pas de son père. Avec son père, sa relation est une relation de tendresse un peu bourrue agrémentée d'une certaine crainte respectueuse.
Et puis à 16h20, je la récupère. La maîtresse s'étonne qu'elle enfourche sa tétine dès qu'elle me voit alors que, me dit-elle, elle n'en a pas éprouvé le besoin pendant la journée. Je ne sais que répondre. Lisa fait un geste d'adieu, la bouche occupée à têter le moment des retrouvailles comme un bon lait apaisant. Elle a le regard vague, elle a dormi l'après-midi, elle ne dit pas grand chose, elle veut que je la porte. Marie sortira à son tour de l'école dans dix, quinze minutes et nous rentrerons pour le goûter.
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