De l'autre côté du lac, un village musée où déambulent des touristes qui parlent haut et fort dans les rues désertes. L'écho dédouble les présences, réveille des fantômes nichés dans la roche, entre les pierres. Les autochtones ne sont pas là, sans doute en villégiature dans quelque hôtel club sous d'autres latitudes. Ils reviendront l'été rouvrir les crêperies, les restaurants gastronomiques, les boutiques de céramiques et de porcelaine. Il faudrait aussi des ballons à hydrogène pour aller toucher en haut du ciel le soleil de la bonne fortune. C'est très beau, très vide, apaisant comme un endroit où l'on ne vit plus qu'en rêve.
J'ai pris quelques photos avec mon portable. Marie avait un air de marie poppins, sautillant de passerelles en pavés. Lisa la suivait, égayée elle aussi par l'air doux et ce soleil indu. Nous avons trouvé une crêperie ouverte qui tenait aussi lieu de glacier. Et puis nous sommes rentrés, repus, et Lisa s'est endormie dans la voiture.
Nous avons repris de la galette des rois. Cela amuse tant les enfants. La première fois, le jour même de l'épiphanie, c'est moi qui ai remporté le morceau, à savoir une fève assez ridiculement indéchiffrable: on aurait dit une batte de base-ball ou bien une matraque. La seconde fois, ce dimanche, nous avons triché. Sur le dos de sa fourchette, Lydia a décelé la fève dans sa part de gâteau, me l'a glissée dans la main pour que je la fourre à son insu dans la part de Marie que tourmentait la seule idée que cette fois encore, elle ne serait pas reine. Son visage rayonnant quand elle l'a découverte. Sa joie d'enfant. Et Lisa qui disait: bravo, Marie! Ce sont de petites choses. Et c'est ainsi que va la vie.
Et puis, elle a laissé tomber la fève par terre, une figurine en porcelaine tirée de la galerie de personnages d'un film que nous avions vu tous ensemble au cinéma de quartier. La figurine s'est brisée en trois morceaux dont la tête, à peine plus grosse qu'une tête d'épingle que j'ai finalement retrouvée sous les escaliers. Marie pleurnichait. J'ai recollé les morceaux. Elle s'est calmée. Et nous n'y avons plus pensé.
Aujourd'hui, le soleil est revenu après une éclipse de quelques jours. Dans quelques minutes, il apparaîtra dans l'encadrure de la fenêtre et m'aveuglera. Je ne pourrais plus lire sur l'écran de l'ordinateur à moins de rabattre les volets. La maîtresse de Lisa m'a longuement expliqué la nécessité de caler une plage horaire de quarante minutes dans l'emploi du temps de Lisa à l'école pour l'aider à améliorer son élocution en Français. Nos deux filles sont donc toutes les deux en cours de rattrapage. En Français pour l'une, en mathématiques pour l'autre. Et moi de même dans mon petit bureau à domicile, rattrapant le temps perdu: que les mots courent et que le temps suspende son vol.
Le chat aussi se cabre sur son séant. De l'accoudoir du fauteuil, il scrute par la fenêtre le moindre mouvement, le moindre bruissement d'ailes au dehors. Un oiseau - on dirait un rouge-gorge mais est-ce possible ? - le nargue en venant se poser sur l'arbre du jardin. Il tapote du bec le tronc mince à la manière d'un pivert. Et puis il s'en va. Le chat bascule la tête à droite, à gauche. Et puis à défaut de viande, il vient me réclamer des croquettes, sa quantité de fèves journalières.


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