25 février 2011

Trois pas sur la lune

Quel est le rapport entre ces trois photos ? Deux béliers surpris par l'oeil du photographe. Le couple présidentiel Polonais disparu l'année dernière dans un crash d'avion alors qu'il se rendait à Katyn pour y commémorer le massacre de milliers d'officiers polonais sur ordre de Staline pendant la seconde guerre mondiale. Marcello Mastroainni et Anita Ekberg, couple mythique de la Dolce Vita de Federico Fellini. Aucun rapport. Ou bien la vie tissée de coïncidences et de ces rencontres incongrues qu'affectionnaient tant les surréalistes.

Les béliers tout d'abord parce que, paraït-il, "depuis la création de l'astrologie, il y a des millénaires, l'axe gravitationnel de la lune a fait osciller la terre autour de son axe, et a engendré un mois de décalage dans l'alignement des étoiles" de sorte que je ne serai plus un Bélier mais un Poisson. Ce qui change tout. Passant de la prairie où je moissonnais les herbes rares de l'existence, me voici plongé dans l'océan amiotique, la pénombre des grands fonds, écartelé entre pêché et pêcheurs, réduit aux soliloques des bancs de sable et aux vertiges de la pisciculture. Bélier, j'étais viril, versatile, vindicatif, vorace. Poisson, je suis craintif, captif, cachotier, cachalot, conservateur. Je ne bois que de l'eau et la lune est mon âme.

Mastroaianni maintenant. Si l'axe gravitationnel de la lune avait bien voulu faire osciller la terre de quelques crans supplémentaires, j'aurai voulu être, dans une autre vie, Marcello Mastroaianni. Séducteur distrait, affable, sournois, narquois. Ou comment ne jamais rester en place, échapper au cliché, s'évader d'une image glamour pour être tenté par l'humain, l'anodin et de l'anodin, tirer le venin de l'intelligence. C'est un acteur comme je les aime, pétri de modestie, tout dans l'esprit, pointu, toujours juste, libre et subtil. Sachant rendre l'âme en tous ses recoins, l'absoudre sans aigreur, sans déclamation et sans pathos, toujours dans le ton, le mouvement, la fuite. Avec une tendre mansuétude dans les traits de son visage, quelque chose d'émouvant dans le sourire esquissé et cette fine lame de l'humour pour ne jamais démériter de la condition humaine. Le contraire du mépris, le sens inné de la retenue, du suggestif, de l'irréparable. Le contraire de notre époque où on ne peut rien être sans tout dire, tout montrer et démontrer: m'as-tu-vu et m'as-tout-vu, l'obscène est quand tout devient réel et faux en un seul tenant.

Enfin, la Pologne et ses drames, la sourde terreur de son destin qui la hante encore aujourd'hui. Un vieux fond d'âme ancrée dans le malheur et l'orgueil qui va avec. Encore quelques tours de vis pour que la lune me ramène quelques mois en arrière, dans la banlieue résidentielle de Varsovie. Les enfants y sont nées mais leurs souvenirs s'amenuiseront avec le temps. Lisa se souvient encore de sa nounou, elle lui a encore parlé au téléphone pas plus tard que la semaine dernière. Marie retient surtout les amies laissées derrière elle, Ada, Noa, Léa, Mila, Salomé, Max. Et quelques mois avant de quitter Varsovie, cette tragédie comme le mime grinçant d'une plus ancienne, d'une plus enfouie. Partout, dans la ville, placardée en lieu et place des encarts publicitaires, des affiches avec la liste des disparus et leurs photos. Une nouvelle saignée à blanc. L'émotion palpable dans les rues, au bureau. Et là, je me suis rendu compte à quel point ce pays n'avait pas encore retrouvé l'assurance d'un destin. Ce qui le soude tient à une histoire meurtrie où la peur de disparaître domine. La goguenardise, la moquerie que ne manque pas de susciter en France toute protestation de patriotisme, est le luxe des Nations qui ne doutent pas et peuvent se permettre l'ambigüité. En Pologne, le doute est là, dans les têtes et dans les larmes, à la mesure des certitudes et de la foi affichées. L'écho du destin à soixante années de distance se propage comme une onde. L'histoire bégaie, elle n'est pas ligne droite mais un cycle toujours recommencé. Personne ne le dira. Le rêve de modernité est un rêve d'oubli de soi, de dissolution mais point d'effacement comme s'il n'y avait point de meilleure renaissance qu'une forme de disparition par le haut. Et les voilà tous Sisyphes de leur destinée, inhumant leur Président mal aimé sous la coupole des héros de la Nation, effaçant les ruines sous les prières. Pendant ces journées de deuil national, j'entendais ces prières mais leurs paroles m'échappaient. Elles s'écoulaient loin de moi.


Ces trois images ne font pas un monde. Elles sont le fruit du hasard et se tournent le dos. Je les dispose, l'une à la suite de l'autre, comme l'album d'un rêve éveillé. Marie et Lisa y feront leurs cueillette un jour ou l'autre. Toutes deux, nées à Varsauve-la-vie, elles se retourneront sur leur père qui, lui, vivait sur la lune.






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