Il a neigé ce matin. Le petit chat s'est enroulé autour de sa queue dans le pouf rouge carmin de la pièce qui nous sert de bureau. Et puis la neige s'est envolé et j'ai enfin trouvé le garage Citroën que je cherchais. Il faut que les réparations soient faites avant le 4 mars sans quoi je dois repasser à mes frais le contrôle technique. Il y a du soleil mais ce fut bref. Le chat a gratté la terre, rien n'y a fait, la grisaille est tombé sur nos épaules. Mais à midi, soleil de nouveau, un soleil voilé et le ciel, soudain et pour quelques instants, seulement a l'onctuosité du miel.
Lisa n'est pas trop en forme, Marie l'est de nouveau. J'ai pris l'avion mercredi dernier. Une conférence à sept heures de vol d'ici, au Kazakhstan. J'ai manqué ma connection à Francfort. Il y a avait un autre vol pour Almaty le lendemain, même heure. Je l'ai pris. Je suis arrivé en pleine nuit. Traitement VIP. Cadeaux dont une pomme plaquée simili or. S'ensuivirent deux journées de conférences, de déjeuners et dîners officiels, de toasts à répétition (une coutume locale). La vodka servie dans de petits verres à pied. Des conversations convenues et des discours lus sans lever les yeux ou à peine, d'une voix monocorde, sourcilleuse. La vodka semble n'être qu'une voie de secours pour âmes égarées, spoliées, une façon de s'échapper par le bas; tout va tellement vite, ivre avant même d'avoir parlé, avant même d'avoir admis, confessé, révélé. Un exutoire bien commode et celui-là même qui vous avait à la bonne la veille au soir ne vous reconnaît pas le lendemain.
J'ai bu un verre de vodka puis deux, ils ont déposé sur la table un mouton; sa queue, sa tête, ses boyaux, ses intestins, tout était là, servi sur un plateau d'argent. L'invité d'honneur a eu droit à la tête puis le plat est passé autour de la table. Par politesse, chaque invité était tenu d'en manger un bout. Comme pour faire diversion, des danseuses sont apparues devant nous dans des costumes de soie bleue pâle bordée de fourrure blanche puis une chanteuse, la voix nouée dans une chevelure rousse bouclée et une robe longue rouge et noire, enchaînant les morceaux de bravoure tirés du répertoire de l'opéra italien et des chansons napolitaines. Un homme corpulent mais de petite taille l'accompagnait, poussant la vocalise jusqu'à saturer le micro et faire grimacer l'audience. Puis d'autres danseuses ou les mêmes, je ne sais plus, mais dans des costumes différents. A tour de rôle, invités et hôtes s'avançaient jusqu'au milieu de la salle pour déclamer un toast. Un toast est bien plus qu'un toast mais un discours, il s'agit de rivaliser de louanges et de souhaits, d'anecdotes et de généralités flatteuses pour l'hôte ou l'invité.
La vodka coulait à flot, j'avais changé de table, des couples de danseurs se succédaient sur la piste de danse, la musique était forte. Et puis je ne me souviens de rien. Le trou noir. Je me réveille le lendemain à sept heures du matin dans une chambre qui n'est pas la mienne mais celle de l'un des participants - masculins - de la conférence. Je retourne précipitamment dans la mienne et le lendemain, inquiet, je cherche à comprendre ce qui s'est passé. On m'a vu partir, quitter brusquement la table. A la réception, on me précise que des femmes de ménage m'ont ouvert la porte de ma chambre que je ne parvenais pas à ouvrir sans se rendre compte que ce n'était pas ma chambre. Mes collègues se souviennent m'avoir parlé avant de quitter la salle; Je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens de rien. J'ai l'impression d'avoir été mort, d'avoir ressuscité.
Malgré les objurgations des uns et des autres, je ne touche plus à la vodka de toute la journée suivante, second jour de la conférence. Ce n'est pas chose aisée dans ce climat de réjouissances qui excède tout de même ce à quoi on serait en droit de s'attendre. Tout comme la vodka, l'argent coule à flots ici et on ne se gêne plus pour le faire savoir, pour le montrer. Cet exhibitionnisme a un arrière-goût amer. La vodka camoufle sans peine arrière et avant-goûts.
Les enfants m'accueillent avec des toasts, des toasts à leur manière. Lisa, moins bavarde que Marie, vient se presser contre moi. Marie me raconte tant de choses à la fois que je crois encore ressentir l'effet de l'alcool dans mes veines. Je suis épuisé mais je tiens toute la journée et le soir, finalement, je ne vais pas me coucher aussi tôt que je l'aurais cru. Les enfants dorment, la nuit est paisible, le ciel dégagé. Quelque chose me retient sur le bord de la nuit. Ne plus dormir pour ne plus mourir.
Là, une photo des lieux du crime: Akbulak, à une trentaine de kilomètres d'Almaty. Il y avait du brouillard et des nappes de neige entaillées par le dégel, c'est à peine si on voyait les montagnes alentour. Nos hôtes toujours aussi prévenants s'étaient arrangé pour que nous ayons du temps libre, assez pour nous aventurer sur les pistes de ski mais aucun d'entre nous ne s'y est risqué. Je suis resté dans ma chambre à lire un roman de Jonathan Coe d'une seule traite.
Je me suis finalement endormi et le lendemain matin, c'est Lisa qui m'a réveillé. Je pouvais l'entendre chanter dans sa chambre. Elle adore cette chanson d'Abba "Honey, honey"...dont elle ne connait qu'un seul couplet, le premier...
Lisa n'est pas trop en forme, Marie l'est de nouveau. J'ai pris l'avion mercredi dernier. Une conférence à sept heures de vol d'ici, au Kazakhstan. J'ai manqué ma connection à Francfort. Il y a avait un autre vol pour Almaty le lendemain, même heure. Je l'ai pris. Je suis arrivé en pleine nuit. Traitement VIP. Cadeaux dont une pomme plaquée simili or. S'ensuivirent deux journées de conférences, de déjeuners et dîners officiels, de toasts à répétition (une coutume locale). La vodka servie dans de petits verres à pied. Des conversations convenues et des discours lus sans lever les yeux ou à peine, d'une voix monocorde, sourcilleuse. La vodka semble n'être qu'une voie de secours pour âmes égarées, spoliées, une façon de s'échapper par le bas; tout va tellement vite, ivre avant même d'avoir parlé, avant même d'avoir admis, confessé, révélé. Un exutoire bien commode et celui-là même qui vous avait à la bonne la veille au soir ne vous reconnaît pas le lendemain.
J'ai bu un verre de vodka puis deux, ils ont déposé sur la table un mouton; sa queue, sa tête, ses boyaux, ses intestins, tout était là, servi sur un plateau d'argent. L'invité d'honneur a eu droit à la tête puis le plat est passé autour de la table. Par politesse, chaque invité était tenu d'en manger un bout. Comme pour faire diversion, des danseuses sont apparues devant nous dans des costumes de soie bleue pâle bordée de fourrure blanche puis une chanteuse, la voix nouée dans une chevelure rousse bouclée et une robe longue rouge et noire, enchaînant les morceaux de bravoure tirés du répertoire de l'opéra italien et des chansons napolitaines. Un homme corpulent mais de petite taille l'accompagnait, poussant la vocalise jusqu'à saturer le micro et faire grimacer l'audience. Puis d'autres danseuses ou les mêmes, je ne sais plus, mais dans des costumes différents. A tour de rôle, invités et hôtes s'avançaient jusqu'au milieu de la salle pour déclamer un toast. Un toast est bien plus qu'un toast mais un discours, il s'agit de rivaliser de louanges et de souhaits, d'anecdotes et de généralités flatteuses pour l'hôte ou l'invité.
La vodka coulait à flot, j'avais changé de table, des couples de danseurs se succédaient sur la piste de danse, la musique était forte. Et puis je ne me souviens de rien. Le trou noir. Je me réveille le lendemain à sept heures du matin dans une chambre qui n'est pas la mienne mais celle de l'un des participants - masculins - de la conférence. Je retourne précipitamment dans la mienne et le lendemain, inquiet, je cherche à comprendre ce qui s'est passé. On m'a vu partir, quitter brusquement la table. A la réception, on me précise que des femmes de ménage m'ont ouvert la porte de ma chambre que je ne parvenais pas à ouvrir sans se rendre compte que ce n'était pas ma chambre. Mes collègues se souviennent m'avoir parlé avant de quitter la salle; Je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens de rien. J'ai l'impression d'avoir été mort, d'avoir ressuscité.
Malgré les objurgations des uns et des autres, je ne touche plus à la vodka de toute la journée suivante, second jour de la conférence. Ce n'est pas chose aisée dans ce climat de réjouissances qui excède tout de même ce à quoi on serait en droit de s'attendre. Tout comme la vodka, l'argent coule à flots ici et on ne se gêne plus pour le faire savoir, pour le montrer. Cet exhibitionnisme a un arrière-goût amer. La vodka camoufle sans peine arrière et avant-goûts.
Les enfants m'accueillent avec des toasts, des toasts à leur manière. Lisa, moins bavarde que Marie, vient se presser contre moi. Marie me raconte tant de choses à la fois que je crois encore ressentir l'effet de l'alcool dans mes veines. Je suis épuisé mais je tiens toute la journée et le soir, finalement, je ne vais pas me coucher aussi tôt que je l'aurais cru. Les enfants dorment, la nuit est paisible, le ciel dégagé. Quelque chose me retient sur le bord de la nuit. Ne plus dormir pour ne plus mourir.
Là, une photo des lieux du crime: Akbulak, à une trentaine de kilomètres d'Almaty. Il y avait du brouillard et des nappes de neige entaillées par le dégel, c'est à peine si on voyait les montagnes alentour. Nos hôtes toujours aussi prévenants s'étaient arrangé pour que nous ayons du temps libre, assez pour nous aventurer sur les pistes de ski mais aucun d'entre nous ne s'y est risqué. Je suis resté dans ma chambre à lire un roman de Jonathan Coe d'une seule traite.
Je me suis finalement endormi et le lendemain matin, c'est Lisa qui m'a réveillé. Je pouvais l'entendre chanter dans sa chambre. Elle adore cette chanson d'Abba "Honey, honey"...dont elle ne connait qu'un seul couplet, le premier...


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