28 février 2011

Nul n'entre ici s'il n'est géomètre

Toujours pas de soleil. Des policiers bouclent la place Syndagma. Socrate traverse la rue. Personne ne bouge. Son ombre le suit comme son ombre. Le soleil est donc bien là, dissimulé derrière le parlement. Au café du coin, on sert de la cigüe. Et Platon aux larges épaules, lève les yeux au ciel où passe le dernier vol pour Tripoli. A ses côtés, les cheveux bouclés, les yeux bouffis à force de lectures nocturnes, Aristote soupire.

Sur la chaussée sont tracées trois flèches blanches, l'une n'atteindra jamais sa cible, la seconde montera au ciel, la troisième s'enfoncera sous terre. Raphaël qui a peint la scène, n'ose intervenir dans la conversation. Platon aligne les souvlakis dans une assiette luisante d'huile d'olive. Il mange avec les doigts. Derrière lui, un homme ivre danse seul sur la piste, entre les chaises. Il ferme les yeux. Aristote étudie le poisson qui gît dans son assiette. Avec un couteau, il le découpe sur la longueur. Platon ne lui prête aucune attention. C'est jour de carnaval, tout est permis, les rôles sont intervertis. Lui, un rêveur ? Non, il a les pieds bien sur terre.

La police fait barrage. On a baissé d'une lettre la notation de la Grèce. "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre" peut-on lire. Les sophistes, les spéculateurs, les actionnaires, tous de la même eau, de la même boue. Il faut descendre jusqu'à la mer, franchir les barrages policiers, demander à parler au premier ministre, pancartes à l'appui. Lui saura bien de quoi on parle, de quel bois on ne se chauffe plus. En attendant, voilà Socrate, torse nu, allongé sur le sable. Il s'est baigné, l'eau est froide en mars mais au moins, la mer est à lui tout seul: pas de gêneurs, de pêcheurs, d'éclabousseurs, d'imposteurs, de plongeurs, d'armateurs. Et il suffit d'en boire un peu, au fond d'un verre, avec une paille multicolore, pour en tirer les gouttes d'un poison indolore, celui de la vie éternelle.

On ira ce soir se ballader du côté de Kolonaki, sous le Lycabète. On poursuivra la conversation interrompue par les clameurs des manifestants. On suivra la flèche qui monte jusqu'au ciel, on se déguisera en dictateur, démocrate, philosophe, prince à marier, reine blanche, buveur de retsina, porteur de serviettes, aviateur lybien, footballeur millionnaire, actrice oscarisée, étudiant des rues, espion chinois, écrivain islandais, internaute égyptien. On tiendra tous les rôles, là, au fond de la caverne, s'émerveillant devant un spectacle d'ombres chinoises et de marionnettes turques. Raphaël ramassera ses pinceaux et ira prier dans les ruines d'une église copte. On décompte les morts, on compte les vivants: la religion est l'avenir de l'Homme.

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