11 septembre 2014

Pêches, cygnes et nuages



Il faut prononcer Lisa avec l’intonation sur la première syllabe. A l’école française, évidemment, tout le monde dit Li-sa, avec l’intonation sur le « sa ».
Le collège est à sept minutes en voiture.

Lydia est toujours empêchée de quitter le territoire de l’Ouzbékistan. Son nouveau passeport tarde à lui être remis. Elle a déjà dû reporter son vol retour d’une semaine. Une collègue, Ouzbèque elle aussi, n’y a été autorisée qu’après un interrogatoire avec les services de sécurité. Travailler aux Nations Unies n’a pas bonne presse là-bas, pire encore, si l’on s’y occupe de droits de l’Homme.

J’espère qu’elle sera rentrée à temps pour suivre à Oyonnax le cours d’instruction civique auquel est subordonné l’octroi de la carte de séjour. Le cours dure toute la journée.
Lisa n’est toujours pas dans la même classe qu’Arthur. Cela fait trois années consécutives qu’elle a un maître. Elle est très contente du nouveau.

Un nouveau centre de loisirs a ouvert cette année, dans l’enceinte de l’école de sorte que les enfants n’ont plus besoin de prendre le bus pour se rendre à celui qui se trouve de l’autre côté de la ville. Et puis les enfants qui le fréquentent sont des camarades de classe de Lisa alors que dans l’autre centre, ils venaient pour la plupart d’autres écoles.

Au collège, les parents disposent d’un code d’accès à un site internet où ils peuvent suivre le parcours des enfants, en étant tenus informés des notes obtenues, des devoirs à faire, des menus de la cantine, des absences non signalées, et y trouver les adresses électroniques des enseignants, de la directrice et de son adjointe, ainsi que des secrétaires administratives. C’est Big Brother. Ou plutôt Big Father. Il ne reste plus qu’à installer des caméras dans les salles de classe de façon à pouvoir y surveiller les enfants jusque sur leur chaise.

A la réunion d’information, tous les professeurs se sont relayés devant les parents pour expliquer leurs objectifs, leurs attentes, leurs exigences, leurs méthodes de notation, etc. Et la professeure principale d’ensuite nous expliquer, powerpoint à l’appui, le fonctionnement du collège. Il y a ce qu’on appelle les heures de vie de classe, conçues spécialement pour les sixièmes, au cours desquelles le professeur principal explique aux élèves comment préparer son cartable la veille (de façon à ne pas trop le remplir), comment s’organiser pour faire ses devoirs, comme s’orienter dans le collège, comment lire l’emploi du temps (selon qu’il s’agit d’une semaine paire ou impaire, le programme change). Il y a aussi la formule « temps complet 6ème » qui interdit aux élèves de sixième de sortir de l’enceinte du collège avant 17h00 et les oblige à y être dès 8h00, même les jours où ils ont cours plus tard dans la matinée. En juin, au moment des inscriptions, j’avais opté pour cette formule mais je lui ai finalement préféré une formule moins contraignante qui me permet de récupérer Marie dès 16h00 certains jours.

J’ai assisté à l’assemblée générale du seul syndicat de parents d’élèves de l’école (un  syndicat de gauche, m’a-t-on fait savoir). Je me suis porté volontaire pour être le secrétaire de l’association. Personne, parmi les 26 parents présents, n’a souhaité prendre la relève de l’actuelle présidente qui ne se représentait pas. Sans Président, l’association est statutairement tenue de se dissoudre lors d’une assemblée générale exceptionnelle qui doit être convoquée dans les quinze jours. J’ai hésité mais sans expérience dans ce genre d’exercices, ne sachant trop à quoi je m’engagerais, j’ai finalement renoncé, même si, en toute fin de réunion, devant le désarroi général, j’ai fait savoir en aparté à la Présidente que peut-être, si vraiment personne de plus expérimenté ne se décidait dans les jours qui viennent, elle pourrait compter sur moi.

Chaque soir, Lisa exige que lui soit lue une histoire de la série des mini-loups. A Marie, j’ai repris la lecture de Croc Blanc dans l’exemplaire que mon père avait reçu en classe de troisième, pour récompense d’un premier prix.
 
 
Pour assister à l’assemblée générale qui avait lieu le soir, j’ai fait venir pour la première fois une baby-sitter que je connaissais par une voisine qui l’emploie régulièrement.

Mes parents sont en plein déménagement. Ce soir, ils dormiront à l’hôtel sur les bords de Marne puis ce samedi reprendront la route de Genève, laissant derrière eux l’appartement acheté il y a de trente et un ans alors qu’ils habitaient encore Bruxelles et où j’ai vécu six ans du temps de mes études. J’en garde des souvenirs mitigés: comme l’écrivait Paul Nizan, etc, etc.
Dans ce même appartement – elle devait alors avoir quatre ans -, j’ai filmé Marie découvrant que les escargots, ça se mange. Elle les touchait du doigt comme pour se convaincre qu’ils n’étaient plus vivants. Puis elle s’en est régalée. Comme elle disait alors : puisqu’ils sont déjà morts, autant les manger. Rien ne surpasse la mauvaise foi de l’innocence.



Je m’arrête quelques instants dans la cuisine. Plus tard, sans doute, ne me souviendrai-je plus de ce qu’elles aimaient à cet âge-là.
Alors, voilà, Lisa aime le concombre, le brocoli, le chou-fleur, l’artichaut, l’asperge, la pomme de terre (en frites, au four ou grillées), le pois chiche (en soupe), la lentille (en soupe), la courgette, la salade verte, la carotte (crue seulement et râpée), l’épinard (mais pas l’épinard bouilli que l’on sert à la cantine). Marie aime la viande rouge, le poulet (mais surtout les ailes et les cuisses), les sushis, la tomate, le haricot, le cornichon, l’oignon, le concombre, le pois chiche (en soupe), la lentille (en soupe), la pomme de terre (en frites, au four ou grillées), la courgette, la salade verte. Elles aiment la pizza, la flammekueche (surtout Marie), les pâtes (surtout à la Bolognaise) et toutes les boissons, y compris l’eau, gazeuses. Elles n’aiment pas le riz et l’aubergine. Toutes deux aiment les œufs (surtout Marie – Lisa le prend rarement à la coque), Marie raffole du bacon (si on la laissait faire, elle en mangerait trop et sans pain, sans œufs) ; toute deux mangent peu de pain, sauf quand il est frais, sort du four et quand elles ont vraiment faim. Lisa aime le poisson, surtout le saumon mais aussi la daurade et le rouget, malgré les arêtes. Marie ne mangerait pas de poisson si on lui laissait le choix, sauf du saumon, mais parce qu’on l’y oblige. Lisa n’aime pas trop la viande, sauf le poulet. Ni l’une ni l’autre ne partage l’obsession française pour le dessert (le fameux triptyque entrée-plat-dessert). Elles sont gourmandes de glaces mais tout comme moi, elles n’en demandent que l’été et encore, seulement quand il fait chaud (ce que l’été, par ces latitudes, ne garantit pas). Elles aiment le chocolat mais sans passion et ainsi en est-il également pour la vanille et toutes les autres saveurs. Pour ce qui est des fruits, Lisa aime la banane, la pêche, la pomme ; Marie, la poire, le kiwi, la pêche aussi. Toutes deux aiment la mangue et l’abricot, comme leur mère, mais point d’ananas dont moi seul raffole. Pas d’enthousiasme pour le raisin, aucun goût pour la figue. Pour ce qui des deux fruits d’été emblématiques de la Grèce, Lisa est plutôt melon et Marie plutôt pastèque. Lisa ne raffole pas de jus d’orange, surtout le matin, tandis que Marie en boit régulièrement. Marie n’a jamais raffolé de lait tandis que Lisa en a toujours bu de grandes quantités, au réveil comme au coucher (plus du tout au coucher depuis quelques mois cependant). Marie ne mange pas de fromage ; la seule odeur du fromage l’hérisse, tandis que Lisa en mange, surtout du gruyère, du beaufort, du camembert et même du fromage de brebis. Toutes deux ne sont pas friandes de yaourt (contrairement à Mélina), même si en Grèce où le yaourt est bien meilleur, elles se laissent parfois tentées. Aucune ne mange de crème caramel mais elles adorent les crêpes, les pelmeni (plat d'origine russe qui consiste en de petites boulettes de viande hachée enrobées de pâte fine) et les souvlakis (surtout Marie). Elles aiment les fruits de mer, surtout les moules.

Comme beaucoup d’enfants d’aujourd’hui, elles ne peuvent pas manger de frites sans ketchup. Elles raffolent de chips et de coca mais n’ont droit à ce dernier qu’au restaurant et aux chips lors des quelques soirées-télé ou après-midi-télé qui leur sont parfois accordés. Bien entendu, pour rien au monde, elles ne mettraient les pieds dans une salle de cinéma sans leur dose de pop-corn.


Elles sont parfois surprises de s’apercevoir qu’un fruit qu’elles disaient ne pas aimer est délicieux. Comme une pêche par exemple. Dans les grandes surfaces et même dans la petite épicerie du coin, les pêches sont fades, n’ont aucun goût. Et cette absence de goût est devenue la norme. Les enfants ne connaissent que cela. Devant une pêche juteuse, elles se ravisent le temps d’une dégustation. Alors elles en redemandent. Seulement, la fois suivante, elles seront déçues et celle d’après également ; elles se lasseront, elle oublieront que cela pourrait être bon. Même en Grèce aujourd’hui, les pêches ont oublié d’être juteuses.

Marie et Lisa n’aiment pas la cantine de l’école. Celle du collège est pour le moment épargnée par les critiques mais cela ne devrait pas tarder. C’est une conversation-type d’ados : les adultes parlent du temps qu’il fait (puis, vieillissants, du temps qu’il fait et du temps qui a passé) ; les ados du menu de la cantine. Râler est une habitude qui se prend tôt, surtout en France.
L’année dernière, au collège avait été organisée à l’intention des parents une conférence sur le thème de la relation (difficile) entre adultes et ados. La propension des adultes à tout problématiser m’étonne toujours un peu, me laisse perplexe. Mais rira bien qui rira le dernier. Marie donne des signes avant-coureurs de possibles relations orageuses. Mais dans le même temps, elle témoigne d’un attachement viscéral à la petite cellule familiale. L’autre jour, en voiture, au retour du collège, elle soutenait mordicus que jamais, ô grand jamais, elle n’irait vivre toute seule durant ses études, après le lycée. Sans insister, je lui fais simplement remarquer que d’ici là, elle aura peut-être, probablement changé d’avis, qu’elle aura plutôt envie de passer du temps avec ses copains, avec ses copines, plutôt qu’avec ses parents. « J’aime bien avoir des copines », ajoute-t-elle en guise de conclusion, « mais jamais je ne voudrais vivre avec elles tous les jours ». Décidément, elle n'imagine pas vivre seul. 

Avec les enfants, ados ou pas, il faut toujours être en alerte et guetter ce moment où ils disent ce qui les préoccupe vraiment et attendent de vous les mots qui rassurent, qui expliquent, qui simplifient, qui dédramatisent.

Lisa elle-même, si transparente, si droite dans ses pensées, lâche parfois quelques phrases qui me laissent interloqué. Je fais attention car je marche sur du verre. Surtout ne pas toujours recourir au ton de la plaisanterie, croyant ainsi, à peu de frais, évacuer le nuage. Mais aussi ne pas trop en faire, trop en dire, ne pas donner l’impression d’y prêter trop d’attention. Lisa aime les réponses courtes, les solutions simples. Mais Marie aussi, contrairement à ce que je me laisse accroire parfois. Vis-à-vis de Marie, je vois bien que déjà aujourd’hui, je paie des gestes d’humeur, d’impatience, d’exaspération, que j’ai eus quand je lui faisais faire ses devoirs ces trois dernières années. Cela l’incite aujourd’hui (mais déjà en CM2, c’était le cas) à faire ses devoirs toute seule, à ne pas trop me solliciter, sauf quand elle ne comprend pas. Et l’année dernière, cela a fonctionné.


Dimanche dernier, nous sommes allés nous balader autour du lac à Genève. Il faisait chaud, il y avait du monde. Les filles sur leurs vélos slalomaient entre les promeneurs. Nous avons franchi le pont et sur l’autre rive, nous sommes allés jusqu’au glacier italien. Après les glaces, nous nous sommes assis à la terrasse d’un café. Le soleil semblait vouloir terminer sa chute à la pointe du jet d’eau, juste là sous nos yeux, et dans la trame duquel se déployait un semblant d’arc-en-ciel. Cela faisait pas mal de temps que je ne m’étais pas promené à Genève qui me semble déjà aussi éloigné dans le temps que dans l’espace, alors que c’est à deux pas de chez nous. Dans le temps parce que Lydia y vécut les premiers mois, d’abord seule dans un tout petit appartement tout en longueur, puis avec Lisa – et sa mère pendant quelque temps pour garder Lisa qui n’avait alors que deux ans et demi – dans un appartement spacieux, non loin du lac et de ses attroupements de cygnes. De sorte qu’aujourd’hui, quand je vais à Genève - où, soit dit en passant, je n’achète rien, inhibé que je suis par le coût de la vie - j’ai l’impression de revenir quatre ans en arrière, quand un nuage volcanique venu d’Islande contraignit Marie et moi à traverser l’Europe en train de Varsovie à Genève (ce qui nous prit plus de vingt-quatre heures).
 
 
Nous sommes rentrés. C’est le moment des histoires à raconter. Croc-Blanc donc et mini-loup. Lisa qui ne saisit pas le sens des longues phrases sinueuses de la traduction française de Croc-Blanc (et peut-être quelque peu obsolète), attend patiemment son tour, en feuilletant l’album de mini-loup qu’elle a choisi pour ce soir.
 

1 commentaire:

http//creartplastique.com a dit…

Super Papa ♥️