Il y a un merle noir à bec jaune dans le
jardin, dont l’entrain a redoublé depuis que l’été a sauté par-dessus le
printemps pour souffler un vent chaud sur bosquets et fourrés. Ainsi, tout est soudain
passé du nu au vert, de l’os à la chair, du glabre aux touffeurs roses, carmin,
prune, blanc de neige. Pendant quelques jours encore, incrédules, nous avons
continué à sortir en anorak, bottines et gros pull. Puis nous avons grand ouvert
les fenêtres, déplié des chaises de jardin, arpenté les pelouses, arrosé les
fleurs, placé la tondeuse sur le qui-vive, dans le sens des premières herbes
hautes.
Tant de choses, minuscules, de celles qui ne
se remarquent pas tant elles sont microscopiques, émaillent le quotidien. Parmi
elles, mes quarante-huit ans d’existence décrochés la veille de Pâques et comme
il faut à chaque nouvelle année faire une chose que l’on a jamais faite de
toute sa vie antérieure, le jour de Pâques, le lendemain donc, pour la première
fois de ma vie, j’ai été cueillir des œufs de Pâques dans un jardin public. Le
jardin public, c’était celui du château de Voltaire, le patriarche des lieux,
qui surplombe notre patelin. A ce rendez-vous pascal, je n’étais bien évidemment
pas seul : Marie et Lisa n’ont pas boudé ce plaisir, nouveau pour elles
aussi. A vrai dire, les œufs, il y en avait tant, que le plaisir de les ramasser
excédait de loin celui de les trouver. Comme de bien entendu, Marie râlait :
ce n’était pas du jeu, il y en avait trop, ils les avaient répandus à la
va-vite, comme on sème un champ, jusqu’au milieu des chemins et à la vue de
tous ; il y en avait tant que la couleur vive de l’emballage, suintant du
sol, aurait pu faire croire à un tapis de fleurs, surgi en éclaireur d’un printemps
qui se faisait alors désirer. Nous avions cru judicieux d’arriver en premier
sur les lieux ; au contraire, il aurait fallu arriver tard, vers midi,
quand il ne resterait plus que les œufs les mieux dissimulés. Chaque enfant ne
pouvait récolter plus de douze œufs ; à l’entrée qui était également la
sortie, des femmes qui m’avaient l’air d’être de bonnes catholiques, tout juste
descendues de chaire pour venir dans les champs ordonnancer l’entrain des anges,
ces femmes donc comptaient placidement les œufs, en retranchaient s’il y en
avait plus, en rajoutaient s’il y en avait pas assez.
| médaille de bronze pour Lisa au judo |
La veille, pour mon anniversaire, Lydia et les
enfants ont fait à la main un gâteau au chocolat. Je fus donc interdit de
cuisine, Lisa et Marie se relayant pour m’en barrer l’accès alors même que je n’y
songeais même, me faisant ainsi comprendre que quelque chose se tramait dans la
cuisine. Cela fait déjà quelques années que j’en suis aux âges où l’on a droit
aux bougies chiffre plutôt qu’aux bâtonnets de cire des premiers âges, qui chacun
ne font qu’un. J’eus donc un quatre et un huit que je soufflais sans parvenir à
éteindre ni l’un ni l’autre : tout deux étaient de ces bougies qui se
rallument aussitôt soufflées. Rires des enfants. La première surprise passée, j’en
rajoute pour que les rires aussi ne s’éteignent pas.
Lisa va à l’école en trottinette, elle la
laisse devant le mur de la cantine, la reprend à la sortie des classes. Arthur
est toujours son ami de cœur et tous les deux continuent de semer la zizanie
dans leur classe. Le lundi, elle va chez Arthur ou bien il vient chez nous, c’est
devenu un rituel. Ensemble, ils sont dans comme deux piles électriques, entraînés
dans une valse à mille temps.
-
Papa, je ne sais plus parler le
Russe…, me disait-elle, avant-hier, avant de quitter la table où nous venions
de déjeuner.
-
Mais Lisa, tu dois parler le
Russe, c’est ta langue maternelle…répondis-je. Elle resta en arrêt pendant
quelques secondes puis me cloua le bec avec ceci :- Papa, moi je suis à l’école maternelle et personne à l’école ne parle le Russe…
Entre Marie et l’école, ce n’est pas toujours le
grand amour. Quand elle a une bonne note, sitôt qu’elle a franchi le portail et qu'elle m'a vu, elle court vers moi. Quand elle n’a pas eu de notes ou quand elles sont mauvaises,
elle vient à moi lentement. Je ne lui demande rien, j’attends que ça vienne. L'autre jour, je suis
tombé sur sa maîtresse en sortant de la mairie. Je l’ai accostée, je lui ai
demandé comment je pouvais mieux aider Marie. Les difficultés de Marie, m'a-t-elle, sont imputables à son manque de concentration en classe. Elle est
convaincue, a-t-elle ajouté, qu’elle peut faire mieux, qu’elle en a les moyens mais
voilà, en classe, elle est ailleurs. Et elle passe par des hauts et des bas, et
moi de même qui sans doute prend tout cela trop à cœur. Ce n’est jamais facile
de faire les devoirs avec elle. Quand elle ne sait pas, quand elle ne comprend
pas, elle se braque, elle refuse l’effort, elle pleurniche parfois, s’arque
boutant dans une position de repli, de refus. Elle n’est pas prête à en faire
davantage, elle fait la sourde oreille mais parfois, pour me faire plaisir, elle essaie, elle y arrive même, de temps en
temps. Mais je vois bien que son esprit n’est jamais tout à fait là où l’on
voudrait qu’il soit, il tourne sur des pensées, des secrets, un fond d’anxiété ;
l’adolescence n’est plus très loin.
| jour de carnaval |
| Marie dans sa classe déguisée en "infirmière diabolique" |
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