13 mars 2013

Choses à dire





en répétition pour un numéro de cirque


Lisa veut savoir l’heure qu’il est et quand est-ce que c’est son anniversaire. Lydia lui montre un calendrier. Elles comptent ensemble les jours qui nous séparent du 11 juillet.

L’école a repris lundi. Marie a repris le sentier de la guerre. Elle est revenue, ravie, m’annoncer un 12,5 en géographie, une très bonne note d’après sa maîtresse. Il faut remplir une fiche médicale pour la sortie scolaire de mai, il faut signer des papiers où il est dit ce que doit contenir le trousseau des demoiselles qui se partageront des chambres de cinq : elle sait déjà avec qui, sa meilleure amie en sera.

Il y a un grand bouquet de lys et de roses dans le salon. L’odeur du lys est puissante et nous prend à la gorge dès que nous pénétrons l’appartement.

Yvoires


C’était la première fois, hier, que je récupérais Lisa au centre de loisirs en plein jour ou presque. Nous sommes allés commander des pizzas, nous avons attendu au comptoir. Elle voulait un malabar pour se faire un tatouage sur le bras.



Arthur est malade. Il n’était là ni lundi ni mardi. Lisa est catégorique : ils se marieront ensemble, ils auront des enfants. Une fille et un garçon, précise-t-elle. Elle ajoute à mon intention, comme si ma vocation était d’en douter, qu’Arthur, plus tard, il sera beau. Il faudrait tout de même demander l’avis d’Arthur. On lui demandera quand il sera de nouveau sur pied.

Marie a même une photo d’eux – elle me l’a montrée - où Lisa lui fait un bisou sur la bouche.

Je commence à entrevoir ce que seront les années à venir. Les garçons, les secrets, les cœurs brisés et aussitôt recousus, les billets doux (aujourd’hui, on dit « textos »).

Lisa n’a plus très faim ces jours-ci. Elle fait la fine bouche. Seuls les artichauts et les concombres trouvent grâce à ses yeux. Tandis que Marie, elle, a retrouvé son appétit de carnivore tous azimut.

Olga est rentrée à Tachkent. Lydia est triste. Le printemps arrive: en catimini, sous les arbres, des fleurs sont sorties de terre.

Genève
Nous sommes montés sur l’escabeau pour tenter d’accrocher les rideaux de ma mère mais les accroches ne vont pas. Il n’y a toujours pas de tableaux ni de masques (les masques ramenés de Venise) aux murs. Ce sont nos derniers cartons, là, dans un coin du salon.

Je passe la journée devant un écran d’ordinateur à préparer un cours sur l’enregistrement électoral que je donnerai à Tunis jeudi et vendredi prochain.


On se dit que ces derniers temps, Lisa regarde trop la télévision et que Marie passe trop de temps sur internet avec ses copines (elles se retrouvent sur la plateforme d’un jeu de rôles où chacune endosse un avatar qu’elles habillent, coiffent, maquillent comme il leur chante). Il va falloir réagir. J’attends d’en avoir fini avec mes cours. C'est ce que j'essaie de me faire croire. Je voudrais donner à Marie le goût de la lecture.

A l’école, Lisa me semble un peu en avance sur les autres. Je le ressens ainsi même si le maître, auquel je ne demande rien de tel, ne le confirme pas. Ses cahiers cependant le suggèrent. Je vois bien aussi, à son attitude de tous les jours, à ses questions, qu’elle est prête à en savoir plus que ce qu’on lui apprend à l’école mais bien entendu sans savoir quoi, tâtonnant dans nos jambes et nos pensées, pour y dénicher des coins inexplorés.

La directrice de l’école maternelle a un cancer du poumon. Le maître de Lisa nous l’a appris hier matin.  Elle sera absente jusqu’à la fin de l’année et c'est lui qui la remplacera. Lui-même sera remplacé le lundi, jour réservé aux tâches administratives, par une nouvelle enseignante fraîchement débarquée. Lisa a déclaré en rentrant de l’école qu’elle avait une nouvelle maîtresse.

En Grèce, Mamie et Dieda voient les beaux jours revenir plus vite que par chez nous. Il faut qu'à 5 euros l’heure, le chauffage au fioul est prohibitif.

Yvoires

Hier soir à table, les enfants seuls parlaient. Marie suivie de Lisa, suivie de Marie, suivie de Lisa. Sous cette avalanche de « choses-à-dire », Lydia et moi, réduits au silence, fûmes ensemble pris d’un fou rire - ce qui ne les fit pas taire, bien au contraire. Il est bien loin le temps où les enfants étaient interdits de parole à table. Cela d’ailleurs intriguait Marie: Dieda lui avait dit qu’en son temps, les enfants n’étaient autorisés à ouvrir la bouche (pour parler) que pour répondre aux questions des adultes. La vraie difficulté pour elles n’est pas d’attendre quelque autorisation que ce soit, mais de ne pas être interrompue par l’autre enfant. Et donc le rôle des adultes se limite à se faire l’arbitre des temps de parole. Eux, les adultes, se taisent, écoutent, approuvent ou désapprouvent.

Quand elles seront couchées, il y a de bonnes chances que, saoulés de paroles, nous aurons oublié ce que nous nous serions dits si elles nous avaient laissé la parole.

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