Quelles valeurs transmettre à ses enfants ? Le fait est que la question est spécieuse. Le flux du quotidien ne laisse pas le temps de se la poser. Les enfants exigent plus que des réponses, ils veulent des réactions sur le vif, des repères là, maintenant, tout de suite. Les circonstances, les situations se succèdent à un rythme qui n'autorise pas les manoeuvres dilatoires. Si on ne leur donne pas les réponses, ils se cognent partout, ils nous méprisent avant même de savoir de quoi il retourne, il se font mal avant même qu'on ait eu le temps d'imaginer la riposte ou l'antidote. Alors on se surprend à leur transmettre ce qui nous été transmis, à répéter les leçons qu'on ne savait pas si bien apprises. On se surprend à n'être que passeur - comme si on avait imaginé qu'il ait pu en être autrement.
Ceci dit, tout est encore assez simple pour le moment. Ce ne sont encore que les fondamentaux: il ne faut pas mentir, il faut faire des efforts, il faut demander avant de sortir de table, il faut demander avant de prendre ceci ou cela, de faire ceci ou cela, il faut dire merci, bonjour, il ne faut pas envier, être jaloux, taper des pieds, regarder la télévision (sinon, on aura les yeux carrés, comme dit Lisa), se chamailler, ne pas savoir partager; il faut faire attention, regarder avant de traverser, etc, etc. Fais pas ci, fais pas ça, comme chantait Dutronc. Il faut - encore - être lucide: les interdictions d'interdire, c'est le luxe qu'on s'autorise quand les leçons ont été apprises, le livre des premiers apprentissages refermé.
Equitation. Je laisse Marie au manège, je file, avec Lisa qui toussote, au supermarché le plus proche, nous ravitailler pour les jours à venir. Ce soir, crêpes. La chandeleur, c'est demain mais bon, je l'anticipe de quelques heures.
La température a franchi le seuil du zéro (vers le bas) pendant que Lisa apprend ce que c'est, le zéro. Ce matin, nous avons travaillé. Comme elle aime bien ce mot "travailler". Elle a compris que pour être prise au sérieux, il faut travailler. Alors, elle travaille. C'est à dire qu'elle joue sérieusement. L'un des exercices s'appelle "la maîtrise du zéro". Tout un programme. D'un côté, une cage avec un oiseau à l'intérieur; de l'autre, une cage sans l'oiseau. Il faut entourer la cage vide, l'incarnation du zéro. Oui, décidément, tout un programme.
Plus tard, Lisa me pose une question: papa, beaucoup, c'est combien ?
Elle décide plus tard que beaucoup commence à six.
Marie, elle, rechigne. Elle veut trouver, elle ne veut pas chercher. Pendant que je travaillais avec sa soeur, elle s'était réfugiée dans sa chambre, soupçonnant à juste titre qu'elle serait la suivante. Elle est convaincue, me dit-elle, qu'elle ne peut pas comprendre, qu'elle n'y arrivera pas. Et dès lors, elle met toute la mauvaise grâce du monde à ne serait-ce que suivre mes explications. Elle se cabre, se tient en équilibre instable au dessus d'un filet de larmes. Mais elle ne pleure pas, elle geint. Difficile. Je reste calme. Elle finit par mettre le nez hors de sa cachette. Quand on passe à l'orthographe, au vocabulaire, elle se ranime, reprend des couleurs. Les mots lui parlent, les chiffres lui pèsent.
Entretemps, Lisa a décidé que beaucoup commence à dix. Ce 1 et ce 0, c'est troublant. Là commence l'innombrable.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire