20 janvier 2006

L'amour paternel


Je me suis demandé comment en parler. De l'amour paternel. Là, subitement, je me le suis demandé comme si ces deux mots me dépassaient, qu'ils avaient l'air de me regarder de haut. De la hauteur d'une abstraction, d'une pathologie ou d'un divan. L'équation tient dans les termes suivants.

Une enfant de deux ans et un mois et demi et son père de trente sept ans et demi moins jeune. Tous les deux, dans une voiture bleue, sur le chemin de l'école, enfin, pas vraiment l'école, une garderie à vocation éducative. Deux éducatrices, l'une Polonaise, Kasia, l'autre Française, Christine ; l'une blanche, Kasia, l'autre noire, Christine. L'enfant de deux ans et un mois et demi se tient tranquille à l'arrière, sur son siège éjectable. Pour le moment. On franchit un pont. La Vistule sous nos pieds. "C'est bizarre", je disais l'autre jour à Lydia, "jamais on ne voit un seul bateau sur la Vistule". Pour l'enfant, ce n'est pas une rivière, c'est la mer. Elle saitmaintenant dire "la mer", syllabe grande ouverte, comme dans lachanson de Trenet, avec des golfes clairs et des errances dont on nevoit pas trop le bout. Elle ne sait pas dire "rivière", trop étroite,trop limitée. Elle n'est pas à l'âge des limites.

Ca fait cinq jours que c'est moi, chaque matin, qui la conduit à la garderie. On franchit le pont, on enjambe la mer, on prend à droite,bretelle d'autoroute qui s'enroule en boucle. Grand soleil aujourd'hui. L'été malgré le roussi des feuillages. L'enfant pleurniche. "Running nose" a diagnostiqué sa mère au lever. J'ai dans la poche des kleenex que je laisserai à Kasia. Le bavoir, tout propre, repassé que je déposerai dans le bac bleu avec une étiquette : "Marie" en lettres jaunes et rondes.

L'école est dans une rue sans issue. Au numéro 12. Au treize commence l'impasse. Et un groupe d'hommes en bleu de travail qui s'échinent à tronçonner méthodiquement des ormes (est-ce bien des ormes ?). J'essaie de reporter l'attention de l'enfant sur ce spectacle de rue. Des sections de tronc sont empilées contre un muret. Les branches tombent directement dans une benne. De la poussière d'arbre jonche la rue. Mais c'est du déjà-vu pour elle. Ils étaient déjà là hier. Et avant-hier. Elle ne se laisse pas distraire. Elle pleurniche. Son nez coule. Je sonne. Dans le vestibule, elle ne veut plus rien voir et plante son nez sous ma clavicule. "Non, non !", miaule-t-elle, larmes et morve mêlées. Je me déchausse et j'entre dans la pièce où Kasia est occupée avec trois enfants - dont des jumelles.

L'enfant fait le singe, bien calé dans l'étau, entre épaule et nuque. Je m'assois sur une chaise minuscule à une table minuscule. Juste le bout des fesses. Mais rien à faire. Elle ne décroche pas. Elle ne pleure même plus. Elle écoute les voix, Kasia qui me parle de lajournée d'hier. Le cochon-dinde: "non, elle n'en a pas parlé à la maison". Je suis le seul homme, tous les autres parents qui défilent sont des femmes, certaines pressées, expéditives, d'autres, émotives,hésitantes.

Je dégage d'une étagère une boite en fer blanc, sans couvercle,pleine d'animaux en plastique, moutons, girafes, vaches, tigres,lions, kangourous. Mais même à cela, elle ne se laisse plus prendre.Les deux premiers jours, je parvenais à m'éclipser au bout de dixminutes sans qu'elle me voie. Maintenant, elle me couve, elle tientle siège de ma présence. Je murmure à son oreille qu'elle ne doit pas avoir peur, qu'elle va bien s’amuser ici, "regarde les autres enfants", "tu veux pas de la pâte à modeler", "rouge, bleue, quelle couleur tu veux ?". "Papa va partir, il reviendra te chercher tout à l'heure". Je lui susurre des promesses de jeux insensés, elle ne me croit pas. Elle ne me croit plus. "Regarde le cochon !" "Et la girafe !" "Un kangourou, deux kangourous !". Je parviens un instant à l'asseoir à même le sol, à mes côtés, mais au bout d'une minute, elle m'agrippe à nouveau, des mains, des pieds, des larmes si cela était possible.

Je me décide pourtant: un baiser sur le front, une parole douce et je l'arrache à mes bras. Je quitte la pièce, je suis déjà sur le perron,je m'arrête un instant, je tends l’oreille puis je m'en vais. Dans la rue, les bûcherons de ville poursuivent leur manège. Je fais marche arrière. La rivière, cette fois, oui, la rivière. La mers'efface sous mes pneus. Quelques pirogues vaguenaudent dans lesreflets. Au loin, sur l'autre rive que je vais bientôt atteindre, lesgratte-ciel, le palais de la culture; en contrebas, des rubans devoitures qui longent la berge. Sur l'autre rive, l'immeuble où jetravaille. Sixième étage. L'ascenseur. Des paroles polies, convenues.Cravate, ordinateur, clavier: sur un calendrier suspendu à ma droite,je fais coulisser la fenêtre, de la date d'hier à celle d'aujourd'hui.Mais surtout, le portable à portée de main, à portée d'oreille, mêmeen réunion. Au cas ou l'école appellerait.

Je ne savais pas ce que c'était cet amour-là quand j'étais le fils,l'enfant ou plutôt, c'était tellement évident que ça ne demandaitaucun effort, aucun déchirement. Ou bien je ne m'en souviens plus.Maintenant que je suis le père, les hurlements de l'enfant quej'abandonne à son sort me transpercent l'abdomen. Mais je n'en parleà personne. Pas même à la mère de l'enfant. Ce serait presqueridicule. Enoncer cette parfaite platitude: "j'aime Marie". Ce seraitpresque ridicule, oui. Décidément, l'amour n'en finira pas de memettre des bâtons dans le coeur, de me faire la leçon, de me mettredans l'embarras. Il faut s'écouter, se mettre en observation et ne jamais rien en dire.

Tout à l'heure, j'irai reprendre Marie à l'école. Elle ne voudra pas remonter dans la voiture bleue. Elle fera "non" en hochant la tête et relevant les sourcils avec tout le sérieux d'un sermon. Comme si elle m'en remontait, cherchant à me faire face alors même qu'elle estassise de côté, dans le creux de mon bras. Si elle me sentinattentif, elle appliquera ses mains sur mes joues et m'obligera àla regarder droit dans les yeux. Alors, on fera ensemble le tour dupâté de maisons. Elle tendra le bras à gauche, à droite, dirigeant lamanoeuvre. Comme sur un bateau. Moi, le mât ; elle, les voiles. Enfin, à force de persuasion, je la convaincrai de changer de moyen de transport. La voiture bleue traversera la mer en sens inverse. De là,la route à trois voies, une dizaine de feux rouges, des bus jaunes,des voitures rouges, puis à droite, puis à gauche.

Marie se sera endormie à l'arrière. Ensemble, on pénétrera le seuil de la maison silencieuse. A l'étage, une chambre de nains. Une chaise, une seule chaise minuscule, solitaire. Un lit à barreaux où le prince charmant déposera l'enfant et s'éclipsera sur la pointe d'un baiser.

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